Afrique_Depuis le scandale Pegasus révélé en juillet 2021, beaucoup pensaient que l’ère des logiciels espions ultra-intrusifs touchait à sa fin. L’affaire, dévoilée par le consortium Forbidden Stories et Amnesty International, avait exposé le ciblage potentiel de près de 80 000 numéros de téléphone à travers le monde. Journalistes, militants, avocats et responsables politiques figuraient parmi les victimes présumées d’un système capable de transformer un simple smartphone en outil de surveillance totale.
Cinq ans plus tard, la réalité est tout autre. Si Pegasus a disparu des radars médiatiques, ses méthodes, elles, ont trouvé un nouveau terrain d’expansion : l’Afrique.
Des marchés occidentaux fermés, l’Afrique ouverte
Après les révélations de 2021, l’entreprise israélienne NSO Group a été lourdement sanctionnée. Mise sur liste noire par les États-Unis, condamnée par la justice et écartée de nombreux marchés occidentaux, la firme a vu son modèle économique s’effondrer. Mais loin de renoncer, l’industrie de la cybersurveillance s’est adaptée.
En novembre 2025, une nouvelle structure apparaît : Bold Analytics. Officiellement spécialisée dans l’analyse de données, elle reprend en réalité les savoir-faire de NSO Group. Selon l’enquête du média Online Intelligence, près de 80 % de ses effectifs sont d’anciens employés de NSO. À sa tête, un acteur influent, Schlomi Fogel, proche des cercles du pouvoir et du renseignement israéliens.
Robin, Tucan : des outils taillés pour le contrôle
Bold Analytics commercialise aujourd’hui deux logiciels, Robin et Tucan. Présentés comme des solutions de sécurité, ils offrent des capacités de surveillance identiques à Pegasus : infiltration invisible des téléphones, accès aux communications, activation du micro et de la caméra, géolocalisation en temps réel.
Ces technologies trouvent désormais preneur dans plusieurs pays africains, où les cadres juridiques sur la surveillance numérique restent flous ou peu contraignants. Sénégal, Bénin, Côte d’Ivoire, Cameroun, RDC figurent parmi les États cités comme clients ou utilisateurs potentiels.
Journalistes et opposants en première ligne
Dans ce contexte, journalistes et défenseurs des droits humains deviennent les premières cibles. Au Sénégal, des reporters évoquent depuis 2024 des anomalies techniques récurrentes sur leurs téléphones. Au Cameroun, des militants anglophones affirment avoir été localisés et interpellés après des échanges pourtant chiffrés.
Au Togo, des précédents existent déjà. Des journalistes tels que Ferdinand Ayité, Loïc Lawson et Anani Sossou ont été cités dans des affaires d’espionnage, aux côtés d’acteurs politiques et de la société civile.
Une surveillance mondialisée, des responsabilités diluées
Le cas de Bold Analytics met en lumière un phénomène plus large : la délégation de la surveillance étatique à des entreprises privées étrangères. En changeant de nom et de structure, ces sociétés échappent aux sanctions, tout en continuant à vendre des outils capables de porter atteinte aux libertés fondamentales.
L’Afrique apparaît ainsi comme un marché stratégique pour une industrie désormais persona non grata en Occident. Une zone où les technologies de surveillance circulent plus librement, au détriment de la liberté d’expression et de la protection de la vie privée.
Pendant que Pegasus a disparu du discours officiel, Robin et Tucan opèrent dans l’ombre. Et avec eux, une question centrale demeure : jusqu’où ira la normalisation de la surveillance numérique sur le continent africain ?