Alors que le Togo affiche une croissance économique moyenne de 5 % par an depuis une décennie, les indicateurs sociaux, eux, peinent à suivre. Pourquoi la pauvreté recule-t-elle si lentement dans un pays censé croître ?
C’est la question au cœur d’une récente vidéo virale d’Adama Smith, doctorant en économie et vulgarisateur actif sur TikTok. Dans une analyse percutante, il met en lumière un paradoxe structurel : le pays s’enrichit officiellement, mais les Togolais s’appauvrissent ou stagnent, faute de redistribution, de réformes profondes, et de gouvernance efficace.
1. Une croissance dopée par l’investissement, pas par la productivité
Le Togo affiche de belles performances macroéconomiques : +5,3 % en 2024, +6,1 % en moyenne entre 2021 et 2023, et des prévisions optimistes pour 2025. Ces chiffres sont alimentés par des investissements lourds dans les infrastructures (routes, port de Lomé, zones industrielles) et par un climat des affaires amélioré sur le papier. Pourtant, la productivité globale des facteurs (PGF), indicateur-clé de l’efficacité économique, est en déclin depuis 2013.
« Le pays croît, mais il ne produit pas mieux », résume Adama Smith.
Ce que cela signifie concrètement : les gains de PIB reposent sur plus de capitaux et de main-d’œuvre, non sur une amélioration de l’efficacité. Dans l’agriculture notamment, qui emploie près de 2 Togolais sur 3, la productivité est restée au niveau des années 1960. Le secteur reste dominé par une agriculture de subsistance, non mécanisée, peu irriguée, et avec très peu d’intrants modernes. Résultat : des rendements agricoles faibles, une sécurité alimentaire fragile, et des revenus stagnants pour des millions de ruraux.
2. Une pauvreté massive et tenace, malgré le PIB en hausse
La pauvreté touche encore 40 % de la population, avec un taux atteignant près de 59 % en zone rurale. Même après la pandémie de Covid-19, dont les effets ont été très durs, le rebond économique n’a pas fait reculer significativement le nombre de pauvres. Pourquoi ? Parce que la croissance ne bénéficie pas à la majorité, selon l’analyse d’Adama Smith.
Parmi les raisons structurelles :
- Un secteur informel surdominant (près de 90 % des emplois), peu productif et sans protection sociale ;
- Une industrie peu développée et concentrée dans quelques niches ;
- Des inégalités croissantes entre zones urbaines et rurales ;
- Et surtout, des dépenses sociales extrêmement faibles : seuls 3 % des Togolais bénéficient d’une aide publique, contre 21 % en moyenne en Afrique subsaharienne.
3. L’insécurité alimentaire, reflet d’un échec agricole
En 2023, un quart des Togolais souffraient encore d’insécurité alimentaire, et près de 487 000 étaient en situation de crise alimentaire aiguë, nécessitant une aide d’urgence. Dans la région des Savanes (nord du Togo), 1 habitant sur 5 ne mange pas à sa faim.
Cette vulnérabilité est étroitement liée à la faiblesse structurelle de l’agriculture : peu d’irrigation, très faible usage d’engrais, semences de mauvaise qualité, outils rudimentaires. En 2022, le sac d’engrais a dépassé les 18 000 FCFA, inaccessible pour de nombreux paysans. De tels niveaux de fragilité rendent le système alimentaire hautement sensible au moindre choc : sécheresse, flambée des prix, crise sécuritaire…
4. Un État faible, contesté, et peu redistributif
À cette stagnation socio-économique s’ajoute une crise de gouvernance. Le pays est dirigé depuis 60 ans par la même famille, avec une concentration du pouvoir et une défiance citoyenne croissante. La corruption reste endémique : le Togo n’obtient que 31/100 à l’indice de Transparency International, classé au 121e rang mondial.
Les politiques sociales (Novissi, transferts ponctuels) restent très limitées en couverture et en durée. L’État investit peu dans les filets sociaux structurels (assurance santé, transferts monétaires, soutien rural). Les élites concentrent les richesses et l’accès aux ressources, tandis que la majorité vit sans amortisseur face aux crises.
5. Une croissance à repenser : vers un nouveau modèle ?
Pour Adama Smith, il ne suffit pas d’annoncer de bons chiffres de croissance : encore faut-il que celle-ci soit inclusive, durable, et ressentie dans le quotidien des citoyens.
Il propose une réorientation stratégique :
- Moderniser l’agriculture : irrigation, intrants, mécanisation, formation technique ;
- Renforcer les dépenses sociales et les programmes de protection des plus vulnérables ;
- Diversifier l’économie avec des chaînes de valeur locales et une vraie stratégie industrielle ;
- Réformer l’État : transparence, redevabilité, lutte contre la corruption, décentralisation.
Le cas togolais illustre un paradoxe que connaissent plusieurs pays africains : une croissance sans développement humain. Tant que l’État n’investit pas dans son capital humain, ne réforme pas ses structures productives, et ne regagne pas la confiance de sa population, la pauvreté restera structurelle, même avec 5 % de croissance par an.
« Tant que la croissance ne change pas la vie des gens, elle ne vaut que sur le papier », conclut Adama Smith.
La balle est désormais dans le camp des décideurs : continuer dans la logique actuelle ou entamer une transformation réelle, au service de la majorité silencieuse.
Source : actulome