L’histoire monétaire de l’Afrique contemporaine est celle d’une souveraineté incomplète. Derrière les billets que manipulent quotidiennement des centaines de millions d’Africains se cache un fait peu débattu, mais central. La majeure partie des monnaies africaines ne sont pas fabriquées sur le continent. À l’ère des indépendances politiques proclamées, la production matérielle de la monnaie – symbole par excellence de la souveraineté étatique – demeure largement externalisée, en Europe et en Amérique du Nord.
Sur les 54 États africains reconnus, seuls neuf disposent aujourd’hui de capacités nationales complètes ou semi-indépendantes d’impression de leur monnaie. Il s’agit de l’Afrique du Sud, de l’Égypte, de l’Algérie, du Maroc, du Nigeria, du Ghana, du Soudan, de la République Démocratique du Congo et du Kenya. Même parmi eux, la dépendance n’est parfois qu’atténuée. Plusieurs États importent le papier fiduciaire, les encres ou les éléments de sécurité depuis l’étranger.
Une industrie stratégique mondialisée… mais asymétrique
La réalité est plus frappante encore. En effet, 45 pays africains font imprimer tout ou partie de leur monnaie à l’extérieur du continent, principalement en France, en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Suède, aux États-Unis et au Canada.
La fabrication des billets de banque relève d’un marché oligopolistique à très haute intensité technologique. Quelques groupes occidentaux dominent la filière à savoir : la britannique De La Rue, l’allemande Giesecke+Devrient, la suédoise Crane AB, la française Oberthur Fiduciaire ou encore la canadienne Canadian Bank Note Company.
La société De La Rue, basée au Royaume-Uni, occupe une place particulière. Elle imprime la monnaie de près de 140 banques centrales dans le monde, dont une forte proportion de pays africains. Elle est à la fois fabricant industriel, fournisseur de papier sécurisé et concepteur de solutions de traçabilité monétaire.
Cette concentration de compétences n’est pas neutre. Elle affirme une vérité dérangeante. La souveraineté fiduciaire de nombreux États africains s’arrête à la décision d’émettre, pas à la capacité de produire.
Le cas particulier du franc CFA
Quatorze pays africains continuent d’utiliser une monnaie commune arrimée historiquement à la France. Dans l’UEMOA, 8 pays continuent d’utiliser le franc CFA alors que dans la CEMAC, ils sont 6 pays à utiliser la monnaie.
Dans ce dispositif hérité de la période coloniale, la fabrication des billets reste étroitement liée à la Banque de France. Mais le dispositif va bien au-delà de la simple impression. Il articule une dépendance institutionnelle, financière et juridique.
À ces pays s’ajoutent plusieurs États non membres du franc CFA – Madagascar, Comores, Djibouti, Tunisie, Burundi, Namibie, Zambie – qui confient également leur impression monétaire à des imprimeries françaises.
La France, loin d’avoir disparu du paysage monétaire africain, demeure une puissance fiduciaire fondamentale sur le continent.
Pourquoi tant de pays africains ont-ils renoncé à développer une industrie monétaire autonome ? Trois arguments sont régulièrement invoqués. Le coût de l’investissement (machines, savoir-faire, sécurité), la complexité technologique des dispositifs anti-contrefaçon et le sous-dimensionnement des besoins nationaux.
Mais ces justifications masquent un paradoxe fondamental. Comment un État peut-il prétendre maîtriser sa politique monétaire sans contrôler la chaîne de production de son instrument principal ? Imprimer sa monnaie n’est pas une opération technique neutre. C’est une déclaration de puissance, un marquage territorial, un acte géopolitique.
Quand la monnaie devient une chaîne de dépendance
Externaliser son impression fiduciaire, ce n’est pas seulement déléguer une tâche industrielle. C’est externaliser une fonction critique de sécurité nationale, dépendre de calendriers étrangers, exposer son économie aux risques de rupture industrielle, renoncer à construire une filière locale stratégique, et parfois, accepter une opacité contractuelle.
Dans un monde où la monnaie devient aussi un outil de contrôle systémique (traçabilité, numérisation, surveillance financière), cette dépendance devient plus sensible encore.
Certains pays amorcent une reconquête progressive. Le Maroc et l’Algérie renforcent leurs imprimeries publiques. Le Nigeria développe ses capacités via la Nigerian Security Printing and Minting Company. Le Kenya modernise ses infrastructures fiduciaires. L’Afrique du Sud demeure un pôle continental.
Mais ces exceptions confirment la règle. La majorité du continent demeure économiquement souveraine… mais monétairement sous-traitante.
Au-delà des discours sur la décolonisation économique, la question demeure brutale. Peut-on parler de souveraineté pleine lorsque les billets circulant dans vos marchés, vos banques et vos institutions sont imprimés à des milliers de kilomètres de vos frontières ?
Tant que l’Afrique ne contrôlera pas la fabrication physique de sa propre monnaie, elle restera partiellement étrangère à l’un de ses symboles les plus essentiels. Dans cette bataille silencieuse se joue une forme de souveraineté dont on parle peu, mais qui structure l’économie quotidienne de millions d’hommes et de femmes.
La monnaie n’est pas un simple morceau de papier. C’est une frontière invisible.