Et si les smartphones ne servaient pas seulement à communiquer, travailler ou se divertir, mais influençaient aussi la manière dont les humains forment des couples et ont des enfants ? Deux nouvelles études américaines relancent cette hypothèse, alors que la fécondité mondiale connaît un recul historique.
Selon les Nations unies, le nombre moyen d’enfants par femme dans le monde est passé d’environ 5 dans les années 1960 à 2,2 en 2024. Plus de la moitié des pays et territoires, soit 55 %, se situent désormais sous le seuil de renouvellement des générations fixé à 2,1 enfants par femme.
Le phénomène s’observe dans les pays riches comme dans les pays à revenu intermédiaire et, de plus en plus, dans certaines régions où la fécondité était historiquement élevée.
Jusqu’ici, les explications avancées sont nombreuses : coût de la vie, logement, chômage et incertitude économique, recul du mariage, allongement des études, accès à la contraception, évolution des aspirations familiales ou encore désir d’avoir moins d’enfants.
Mais depuis quelques mois, un nouvel élément attire l’attention des chercheurs : le smartphone.
Une coïncidence difficile à ignorer
Le premier indice vient des États-Unis.
La baisse de la fécondité américaine s’est accélérée à partir de 2007, précisément l’année où Apple lançait le premier iPhone. Le taux général de fécondité américain a depuis diminué de 22 %. Cette coïncidence ne suffit évidemment pas à établir un lien de cause à effet. Mais deux travaux récents ont tenté d’aller plus loin.
Le premier, publié en juin 2026 par les économistes Caitlin Myers et Ezekiel Hooper, exploite une particularité du lancement de l’iPhone. Entre 2007 et 2011, l’appareil n’était disponible aux États-Unis que sur le réseau AT&T.
Les chercheurs ont donc comparé des zones où le réseau mobile haut débit d’AT&T était largement disponible à celles où il l’était beaucoup moins.
Leurs résultats suggèrent que l’accès précoce à l’iPhone a été associé à une baisse des naissances de 4,5 à 8 % chez les 15-19 ans et de 3,2 à 6,6 % chez les 20-24 ans. Selon leur estimation, la diffusion de l’iPhone pourrait expliquer entre 33 et 52 % du recul du taux général de fécondité américain chez les femmes de 15 à 44 ans sur la période étudiée.
Moins de rencontres, plus de temps devant l’écran ?
Comment expliquer un tel phénomène ?
Les chercheurs avancent une hypothèse liée aux changements de comportements.
Avec le smartphone, une partie des interactions sociales s’est déplacée du monde réel vers le monde numérique. Les jeunes passent davantage de temps sur leur téléphone et moins de temps à se retrouver physiquement avec leurs amis ou à sortir.
Les auteurs évoquent également l’accès beaucoup plus facile à la pornographie et une diminution de la fréquence des relations sexuelles comme des mécanismes possibles.
Autrement dit, le smartphone ne réduirait pas directement la fertilité biologique. Il pourrait plutôt modifier les comportements qui conduisent à la formation des couples et, éventuellement, à la naissance d’un enfant.
Un autre travail, réalisé par les économistes Nathan Hudson et Hernan Moscoso Boedo, s’intéresse plus particulièrement à la fécondité des adolescents.
Publié en mai 2026, leur étude examine la diffusion du haut débit mobile et de la 4G aux États-Unis, mais aussi en Angleterre et au pays de Galles.
Les chercheurs constatent que les zones ayant bénéficié plus rapidement de la 4G ont également connu plus rapidement une baisse des conceptions chez les adolescentes. Aux États-Unis, leurs analyses suggèrent qu’une hausse de 10 points de pourcentage de la couverture 4G serait associée à une diminution d’environ 5,7 % des conceptions adolescentes sur quatre ans.
Le mécanisme proposé est similaire : à mesure que le smartphone s’impose, les adolescents passent moins de temps ensemble physiquement et davantage de temps dans des activités numériques.
Mais cette étude apporte surtout une nuance importante : elle ne permet pas d’expliquer à elle seule la baisse générale de la fécondité chez les adultes. L’effet observé concerne principalement les adolescents. Chez les femmes de 25 ans et plus, qui représentent environ 80 % des femmes en âge de procréer dans les pays étudiés, les chercheurs ne trouvent pas d’effet significatif comparable.
Attention à ne pas accuser trop vite le smartphone
Ces résultats sont intéressants, mais ils ne signifient pas que « les smartphones sont responsables de la baisse de la natalité mondiale ».
Les deux travaux sont encore des recherches récentes, et l’étude de Myers et Hooper est notamment un working paper, c’est-à-dire un travail de recherche qui n’a pas encore nécessairement franchi toutes les étapes du processus de publication scientifique.
Surtout, la baisse de la fécondité a commencé dans plusieurs pays avant même l’arrivée des smartphones. Elle est également liée à des transformations économiques et sociales profondes.
Les Nations unies soulignent notamment le rôle de l’évolution des conditions de vie, du report des naissances et des changements dans les comportements familiaux. Dans les pays à très faible fécondité, les difficultés à concilier travail et vie familiale, le coût du logement et l’insuffisance des dispositifs de garde peuvent également décourager les couples d’avoir le nombre d’enfants qu’ils souhaiteraient.
Le smartphone pourrait donc être un facteur parmi d’autres, et non l’explication unique.
Une question qui dépasse les États-Unis
L’intérêt de ces recherches est surtout de poser une question nouvelle : les technologies numériques sont-elles en train de modifier nos relations sociales au point d’influencer nos choix reproductifs ?
Le phénomène mérite d’autant plus d’attention que la baisse de la fécondité est désormais mondiale.
En 2024, 55 % des pays et territoires avaient déjà un niveau de fécondité inférieur à 2,1 enfants par femme. L’ONU prévoit que la moyenne mondiale pourrait atteindre environ 1,8 enfant par femme en 2100 si les tendances actuelles se poursuivent.
Dans ce contexte, le débat sur le smartphone dépasse largement la question technologique.
Il touche à notre manière de nous rencontrer, de créer des relations, de former des couples et de construire une famille. Le smartphone est-il en train de faire baisser la fécondité ? Les recherches actuelles ne permettent pas encore de répondre définitivement oui.
Mais une chose est certaine : le petit appareil que nous gardons constamment dans nos mains pourrait avoir des conséquences bien plus profondes sur nos sociétés que ce que l’on imaginait.
